Le temps défile

201504-stmichel-15

« Le temps file », dit-elle. Ou elle le laisse filer entre ses doigts, le regard vide. Assise là, jusqu’à ce que la marée vienne, jusqu’à ce que l’horizon se confonde avec la mer, jusqu’à ce que la marée reparte. Jusqu’à ce que le froid se glisse sous ses cuisses, coule le long de son dos, lui courbe l’échine. Les genoux remontés sous le menton, enserrée dans ses pensées, retenue par le fil ténu de la patience morne. Un médiocre portrait de la défaite.

Elle prend une grande inspiration à chaque vague – puis son souffle se suspend, et s’épuise. La buée des mots qu’elle ne prononce plus exhale ce qu’il reste d’elle-même, ce qu’elle pensait être toujours. Mais il n’y a plus rien d’autre que le vent qui serpente dans le sable gris, et les lignes dures qui encadrent ses yeux ternes. Plus rien d’autre que ce temps indifférent qu’elle laisse glisser le long du peu de dignité qu’il lui reste.

Un, deux, et trois. Les pensées s’enchainent autour d’elle, se déchainent derrière ses paupières tombantes, et s’empêtrent dans elle-même. Il n’en ressort rien, pas même un frisson, pas même un son. Un, deux, et trois. Le vague qui monte, s’écrase, et s’enfuit devant tant d’inutilité. Le promeneur approche perpendiculaire, hésite en parallèle, et prend la tangente ; par peur d’être contaminé par le vide, le néant, l’absolue tristesse infertile.

Elle pensait être un roman, elle n’est plus qu’un dictionnaire ; encore un peu de sable entre ses doigts, une marée quotidienne supplémentaire, et elle finira en dernière page de sa vie, comme un lexique inutile. Trois petites notes en bas de page.

L’écurie de courses

201506-keropartz-2

J’ai toujours regardé les cavaliers de CSO avec leurs jolies vestes d’un peu haut – si je puis dire. Parce que montés sur leurs grandes gigues et bondissant comme des cabris, ils me donnent un peu le vertige. Et les cavaliers de dressage, avec leurs jolis pantalons blancs rentrés dans des bottes lustrées ? Allons. C’est joli sur le papier, ou sous les miroirs immenses de la Grande Ecurie.

Les sorties à cheval, pour moi, c’est plutôt ramener des bleus et des bosses, et des tâches de boue sur nos fonds de culotte. Collectionner les balafres de ronces et d’ajoncs, se payer des coups de soleil sur la plage, trainasser à l’ombre des sous-bois. Se poser au-dessus des falaises et regarder l’horizon, parce que bon, il faudrait bien rentrer, mais on peut encore attendre un peu. Ne pas oublier ses bottes en PVC, parce que le cuir, ça supporte assez mal les traversées de rivière à pied.

Nos chevaux sentent la poussière et la chlorophylle, ils sont bai et isabelle à pois vert, peignés à la dynamite. Ils ne savent pas ce que sont des guêtres, et avancent à un train de sénateur. Ils n’ont peur de rien, non plus, sauf des biquettes.

201504-moulin-12

Sauf que.

Sauf qu’ils sont en forme. De plus en plus.

Sauf qu’ils nous jugent un peu, quand on vient sans licol ; et que lorsqu’on arrive avec, ils mettent le nez dedans, et nous trainent gentiment.

Sauf qu’ils ne se contentent pas des balades de trentenaires, et qu’ils nous font payer quand on ne les a pas fait suer, quand on a pas sauté, galopé, quand on ne s’est pas payé une branche.

Avec leurs têtes de travers au retour dans le champ, l’air de dire « Franchement, tout ce cinéma, pour ça ?« . Quelle blague. Se faire juger par sa monture, misère, que les temps ont bien changé, il est où le respect ?

Avec nos animaux féroces, jamais nous n’irons faire de concours le dimanche. Le dimanche, c’est fait pour se balader à pied, pour courir sous le cerisier comme des fous, pour bouquiner avec nous au soleil. Nous ne ferons pas non plus de dressage en pantalon blanc – on se contentera d’être heureux quand ils s’arrêtent à la demande, et ne se roulent pas comme des galopins dans la carrière quand on a le dos tourné. (Hein.)

Le reste de la semaine, par contre, ce sera troncs d’arbre en vrac, demi-tours acrobatiques dans les vaguelettes, voltige au-dessus d’un nid de poule, sauts de haies fantômes. Ce n’est pas qu’on a vraiment envie de devenir cavaliers de cross, franchement, mais bon, tant qu’on tient dessus… De toute façon, c’est cuit ; on leur a promis.

Du coup, j’ai installé Endomondo.

Puis j’ai acheté une Pebble.

Et un protège-dents.