Contre la montre

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Il a suffit de quelques jours d’un ciel bleu éclatant, suivi d’une journée de pluie. Le printemps comme on l’avait oublié a surgi – sous les fossés, sur les talus, en grappes infinies de ronces et de fougères lascives, encore lovées sur leurs tapis d’orties.

On a sauté dans de vieux jeans, qui un jour ont accompagné des chaussures de ville, des talons hauts ; on a secoué les ourlets plein d’herbes et de poussière sur le pas de la porte. Un coup de vent a tout ramené dans la cuisine.
On a retroussé les manches. Et puis après s’être piqué partout, on les a redescendues.
On a embarqué la brouette dans des tours de jardin épiques. Et puis la brouette nous a redescendu, vannés.

Ce n’est que le début de la chanson ; chaque weekend, le refrain est le même. Il chante les petits matins où il faut batailler tôt, avant que le soleil trop haut ne nous fasse fondre ; il fait des trilles sur le bout des branches qui vacillent, sous une brise glaciale. Il roule sur les sillons du potager où tout pousse, sauf ce que l’on a planté, et sur le bas de nos dos courbés.

Et puis le soleil se faufile au-dessus des cimes, coule le long des ombre, le bleu éclate et les bourgeons se fendillent en déroulant leurs premières feuilles. Le cerisier a fleuri et les buissons, bien au chaud à l’abri des châtaigniers, crânent sous le ciel d’avril.

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Il n’y a plus qu’à lever le nez, à apprécier, à lâcher bêches, pioches et gants de jardin. Jusqu’au weekend prochain.

Pour le regard des autres

Pour ceux qui épient, et ceux qui ne sont plus là, pour ceux qui y passent, et ceux qui se contentent de se souvenir. J’arrache et j’entasse, je creuse et je m’oublie ; chaque mouvement relance le cours malhonnête du temps et reprends la musique à l’envers, jusqu’à ce qu’elle s’arrête sur cet avant que je déterre.

20140406-18

Souvent j’oublie pour qui je m’abîme les mains et le dos ; je ne peux pas dire avec certitude pourquoi les matins où il fait beau, je sors avec empressement pour arracher, creuser, tailler, façonner. Avec cette angoisse nouée autour des épaules, serrée sur ma poitrine : le temps m’échappe.
Il s’écoule avec mépris, il ne nous laissera aucun répit.

Souvent j’oublie pour quoi je me lève, pourquoi je fais craquer mes genoux aussi fort quand je pourrais juste profiter du soleil, offrir mon visage au vent d’ouest.
La malhonnêteté me guette, tapie dans les fougères et les orties.
Souvent j’oublie que c’est autant pour moi que pour les autres.

Alors quand je regarde son portrait, le manque me donne soif de tout le temps qui s’écoule ; Je me souviens qu’il n’y a pas que le regard des autres. Il y a moi, aussi, parfois. Moi et le regard de ceux qui ne sont plus là.

Celle qui pousse si vaillamment dans ma poitrine, me serre et m’étouffe sous ses fleurs volubiles, c’est une meurtrière glycine.