A deux pas

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Si l’on attend toujours d’être prêt, on ne l’est jamais. C’est sur cette pensée hautement philosophique qu’à peine décidés, avec une carte illisible imprimée à la va-vite, une bouteille d’eau de coco périmée et quelques olives apéritives dans les sacoches, nous sommes partis la fleur au fusil.

Bon, d’accord. Dans nos sacoches il y avait quand même un couteau suisse, un cure-pied, des téléphones, de quoi boire et manger (enfin, de l’eau et des pistaches en plus), des paquets de mouchoirs. Et un appareil photo. Il fallait bien tester ces nouveaux tapis à poches, fraîchement arrivés.

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Nous voilà quatre, deux bipèdes, deux quadrupèdes, et toutes ces pattes parties vadrouiller sur la route du weekend. Il fait beau, avec un petit vent frais, on a gardé les pulls et oublié les lunettes de soleil.
On part comme ça, en milieu de matinée, en commençant par les chemins que l’on connait presque par cœur. A la forêt de châtaigner succède la vallée où personne encore ne se promène ; on traverse la départementale sans encombre, et puis on continue dans les sous-bois de chênes tortueux, dont les lits de feuilles assourdissent le pas de nos chevaux.

Je ne sais pas pourquoi, mais Simbad a choisit d’être devant. A son rythme lent, à son train de sénateur, mais les oreilles en avant, attentif, volontaire. Derrière, Sinji cale sa tête sur la croupe de Simbad et suit en s’endormant presque. J’ai l’impression de conduire un train de marchandises dans un dessin animé. La locomotive est fjord, et le wagon derrière est irlandais, et noir charbon. En cas de pépin, on aura toujours de la réserve.

On avance rênes longues, en profitant du paysage. On trotte un peu, à peine, pour les passages les plus agréables ; mais on profite surtout, au pas, pour se balader, musarder le nez au vent, débattre sur l’architecture locale et faire des remarques sur les jardins, que l’on peut mieux admirer juchés sur nos poneys conciliants.

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Les chemins habituels s’estompent, et l’on entame une virée à travers des quartiers, des chemins et des sentiers inconnus ; les oreilles pointent toujours plus devant.

Alors que tout l’ennuie ces derniers temps, Simbad se prend au jeu et dirige. Il m’amuse ; il me regarde par-dessous à chaque intersection, dans une question ouverte. Je lui dis droite ou gauche, selon l’inspiration, et ce dont je me souviens au sujet de la carte.

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Il faut suivre la départementale pendant quelques centaines de mètres avant de bifurquer vers des routes de campagnes plus tranquilles ; ils ne bougeront pas une oreille. Voitures ronronnantes, camionnettes, motos, rien ne les trouble. Même quand on les klaxonne – quelle idée, klaxonner sans raison, vous voulez tant que ça tuer chevaux & cavaliers ? – ils ne tressaillent pas davantage, et continuent tranquillement leur chemin à leur rythme. A croire qu’ils ont relu leur code de la route avant de partir – après tout, en tant que véhicules lents, nous pouvons bien revendiquer notre priorité. A deux poneys de front, si l’on veut vraiment vous enquiquiner.

Au bout du chemin peuplé d’herbes hautes, de grillons et de taons – les maudits ! – il y a la mer, l’odeur du sable qui cuit au soleil et celle de barbecues dans les jardins de Locquémeau dont les habitants n’ont visiblement pas l’habitude de voir des chevaux débarquer pour le dessert. C’est bête, on commençait à avoir un peu faim. J’ai déjà un coup de soleil, et je vois Simbad lorgner sur les flaques. On repart chercher la fraîcheur à l’ombre des bois, tremper nos pieds et nos sabots dans la rivière, siffler la moitié du cours d’eau pour l’apéro.

Et puis on retourne vers la maison, en passant par Trédrez, sa jolie églises, les murs en pierre de ces jolies maison, et ses falaises au-dessus de la mer ; à nouveau, entre les champs de blé grillés pas encore fauchés et ceux de maïs insolemment verts.

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Simbad est toujours devant, la majeure partie du temps. Sauf lorsque l’on croise un troupeau de superbes vaches rousses, qui me rappellent Guernesey.
Simbad, Guernesey, il ne connait pas, ça lui passe sérieusement au-dessus du toupet, et de tout façon les vaches il en a une trouille terrible –  alors il fait demi-tour. On se fâche un peu, Sinji se moque doucement, et part devant.

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Il y a une chèvre insolente, plus loin encore, une vraie bête de l’enfer. Ainsi que des gens qui se promènent avec des enfants, des retraités, des conducteurs, qui s’arrêtent et nous prennent en photo. Sinji soupire un peu – il en a assez qu’on lui demande sa race. Est-ce une question polie quand on vient juste de se rencontrer, franchement ?

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On met pied à terre pour la grande descente vers la mer. Il y a des vaches, blanches et noires cette fois, et même un taureau ! Mais Simbad s’en moque ; je suis à côté, à pied, alors que peut-il lui arriver ? Je me demande la même chose en selle, mais la logique lui échappe.

On trottine sur la plage de St Michel et dans le village, et puis on rentre par la forêt en peinant un peu, parce que ça grimpe et que 4h de balade, ça commence à tirer sur les jarrets.

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On est déjà de retour. Il ne reste plus qu’à se rouler dans la carrière comme des poneys heureux, sous l’œil fatigué de ces cavaliers qui sourient comme des idiots.

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Depuis, on a acheté des cartes de rando.

Vivement la prochaine.

Le temps défile

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« Le temps file », dit-elle. Ou elle le laisse filer entre ses doigts, le regard vide. Assise là, jusqu’à ce que la marée vienne, jusqu’à ce que l’horizon se confonde avec la mer, jusqu’à ce que la marée reparte. Jusqu’à ce que le froid se glisse sous ses cuisses, coule le long de son dos, lui courbe l’échine. Les genoux remontés sous le menton, enserrée dans ses pensées, retenue par le fil ténu de la patience morne. Un médiocre portrait de la défaite.

Elle prend une grande inspiration à chaque vague – puis son souffle se suspend, et s’épuise. La buée des mots qu’elle ne prononce plus exhale ce qu’il reste d’elle-même, ce qu’elle pensait être toujours. Mais il n’y a plus rien d’autre que le vent qui serpente dans le sable gris, et les lignes dures qui encadrent ses yeux ternes. Plus rien d’autre que ce temps indifférent qu’elle laisse glisser le long du peu de dignité qu’il lui reste.

Un, deux, et trois. Les pensées s’enchainent autour d’elle, se déchainent derrière ses paupières tombantes, et s’empêtrent dans elle-même. Il n’en ressort rien, pas même un frisson, pas même un son. Un, deux, et trois. Le vague qui monte, s’écrase, et s’enfuit devant tant d’inutilité. Le promeneur approche perpendiculaire, hésite en parallèle, et prend la tangente ; par peur d’être contaminé par le vide, le néant, l’absolue tristesse infertile.

Elle pensait être un roman, elle n’est plus qu’un dictionnaire ; encore un peu de sable entre ses doigts, une marée quotidienne supplémentaire, et elle finira en dernière page de sa vie, comme un lexique inutile. Trois petites notes en bas de page.