En quête d’indices

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Je me souviens des deux derniers hivers : l’un glacé, l’autre trempé, et le vent qui tempêtait chaque semaine un peu plus fort. J’avais prié longtemps pour le retour du printemps, dès les premiers jours de janvier. Et j’avais, comme de juste, grogné tout le printemps contre la jungle qui a un jour été un jardin.

J’ai décidé que 2015 serait mon année, et cette pensée dopée à la vitamine C et aux fruits secs rend curieusement cet hiver étrange bien plus agréable. Ou à défaut, tout à fait vivable. Et pouvoir ouvrir les fenêtres dès février, profiter du retour du soleil et commencer, déjà, à secouer les kilos de poussières accumulés dans les pièces inhabitées à la mauvaise saison… Je ne m’attendais pas à ce que l’hiver rende les armes aussi vite.

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Bien sûr, il y aura les grandes marées de mars, les attaques tardives du gel, le mois d’avril chaotique, mais ce sera déjà différent. En attendant je traque le moindre indice des prémices du printemps dans le jardin trempé.

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Le vieux rosier grimpe sagement et les perce-neige plantés au petit bonheur la chance il y a deux automnes survivent et se reproduisent.

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Les hortensias que je n’ai toujours pas coupé me narguent et ceux que j’ai coupé… me narguent aussi, en agitant déjà des bourgeons honteusement trop développés pour la saison.

Et puis soudain…

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Le camélia a décidé de prendre tout le monde de vitesse. Comme chaque année il explose, ravage le vert, pourfend le brun, s’expose, s’impose.

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Il fait le beau ; ses fleurs pourrissent et fanent sous la pluie, mais qu’importe, il en fait d’autres, sans s’arrêter. Cette fleur un peu vieillotte, ce nom qu’il porte, revêt pour moi le caractère de l’urgence : c’est une plante qui a décidé de vivre dès que le soleil revient à peine, même s’il est trop bas dans le ciel, même s’il gèle encore, même si la rivière lui lèche les racines. Il s’agrippe et tient bon, et lâche des grappes de fleurs rouges éclatantes en plein vent. Il contre tous les mauvais arguments que j’avais pour ne pas l’aimer.

Il force sa chance. Et c’est une qualité que je compte bien lui emprunter.

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Plus le temps file

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Plus le temps glisse entre mes doigts, plus j’ai envie qu’il y laisse ses marques. Plus le temps me manque plus je hume sa trace, le nez au vent, à ne rien faire. Plus les piles s’élèvent, plus je tends la main pour attraper la feuille tout en bas – pour voir ce qu’il se passera, quand je tirerai d’un coup sec.

Je suis le chaos. Aucune chose n’est jamais à sa place, rien n’est joliment posé sur les rebords des fenêtres, nulle étagère ne dispose soigneusement un peu de vide pour laisser les livres respirer, tout est dans le champ, dans un champ en friche, dans une friche industrielle soigneusement entretenue heure après heure. J’entasse des quantités astronomiques de choses inutiles sous des souvenirs et de la poussière, et sur le rebord des fenêtres miaulent des chats mal élevés.

Je redresse toujours les cadres des tableaux de travers, et j’aime remplir mes tableaux de chiffres. Ce sont bien les seules choses en ordre chez moi, ça, et les lignes droites entre mes sourcils froncés.

Je ne redresse plus les torts, et je ne compte plus les points. J’attends que la poussière sombre dans les rayons de lumière pour admirer les paillettes d’or dont elle inonde les souvenirs estropiés et les déceptions choyées. J’espère le gris et l’oubli. J’attends, dans l’ombre, sous les tonnes de poussières qui m’encombrent – en déplaçant des piles de journaux, de gravats, d’infortunes et de petites fiertés, en faisant des petits tas de rien qui ne servent qu’à être jetés.

Je suis le chaos – j’attends simplement mon heure. J’attends sans patience, j’attends en couvrant le silence, mais je ne fais qu’attendre pourtant. Je prépare mes coups d’avance, je me hisse sur le haut de la pente, j’écarte les bras et je ferme les yeux pour que le vent m’emporte. J’attends la tempête qui arrache les volets et les toits, j’espère le souffle de l’explosion qui balayera mes doutes.

Il ne restera plus grand chose, après ça. Un grand vide avec quelques souvenirs suspendus, les plus beaux de tous, les plus violents et les plus sombres, des morceaux de cailloux, et tout à reconstruire. Rebâtir en urgence avant que la mauvaise saison ne vienne, avant le froid et la glace, avant que tout le passé réduit en miettes ne retombe en fine poussière sur mon maigre bout de terre.

Au cœur des anciennes fondations serpentent encore des pistes grêles qui sifflent leurs idées folles jusque dans mes rêves. Sur le passé mort et enterré germent de vieilles idées bruyantes et colorées, que j’aime choyer, renifler, pleurer, avant de les arracher et semer au vent les graines de leurs discordes.

Je suis le chaos. Aucune chose n’est jamais à sa place, et j’entasse des bouts de moi dans tous les recoins avant de les faire exploser un à un, pour tout oublier du passé et ne pas vieillir trop vite. Chaque souffle m’incarne ailleurs, et différemment. Je suis un morceau de ça, de cet amas de poussière monstrueux, celui qui n’a pas sa place parmi l’ordre des vivants, qui les ennuie et les trouble, celui dont ils rêvent pourtant – auquel je songe perpétuellement. Ce chaos-là – qui se passe du regard des autres, mais s’y mire souvent.