Et les portes tanguent

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J’ai été mise à la porte. Pourquoi, comment, par qui – rien de tout cela n’est essentiel. Ce qui m’emporte, ce sont les vertiges quand je mets un pas devant l’autre, dans ce couloir minuscule. Dans ce boyau qui craque et résonne, où je m’écorche les doigts en suivant le fil du bois. Mes mains rayent le parquet au mur, et sous mes pieds, le plafond s’affaisse au fur et à mesure. Au bout du couloir, une porte – une poignée ronde, lisse, travaillée, grotesque et civilisée, qui claque et se coince, que je ne parviens pas à tourner.

Le bois craque toujours, l’air devient humide. La poignée cède. Des marches s’amoncellent dans le même décor et s’écroulent dans un nouveau couloir. Un angle droit écrase la lumière et elle se cogne, se laisse absorber par l’ombre nichée là. J’avance encore – j’avance toujours. Il n’y a jamais assez d’espace pour faire demi-tour, jamais assez de lumière pour adoucir l’air.
Le plafond gondole, je laisse mes ongles griffer le bois, les échardes s’enfoncer dans mes doigts. L’eau salée qui goutte d’en haut efface les pointillés de sang qui auraient pu me ramener chez moi.
Je suis sous le niveau de la mer, je marche comme on s’endort. J’ouvre de nouvelles portes, je descends et je remonte. Je sèche et je me trempe. L’eau ralentit ma marche lente.

Je ne cours plus dans mes rêves. J’avance, sans réfléchir, je laisse mes pas me porter. Je ne me débats plus. Il n’y a plus d’exil à organiser, plus de personnages dans mes mirages, plus de liberté à arracher.

Je passe mes nuits à marcher en silence, dans des couloirs qui n’en finissent pas, dans des labyrinthes entre deux eaux sur une mer qui me berce. Le sel transperce ma peau, menace de me faire disparaitre. La nuit dans l’eau glacée se résume à ces absences ponctuées par les grincements lourds des structures qui agonisent.

A chaque pas une porte claque. A chaque pas la torpeur gagne mon corps lourd de peines et d’angoisses. A chaque pas je m’efface.

Horizon bouché

Hier n’était pas une très bonne journée. La bruine engloutissait avec obstination les contours de la ville et je tournais en rond avec mes envies d’ailleurs. Puisque mes poings étaient liés, j’ai fait confiance à mes pieds et je les ai laissé marcher en direction du rivage. Parce que la mer demande tout et offre l’absolu en échange, et parce que là-bas, la bruine butait sur les îles qui effilochaient le gris avec patience.

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J’ai laissé le gris me tremper jusqu’aux yeux, pour voir enfin en face les couleurs de cette côte que je hais avec conscience.

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C’est une plage magnifique. Une vue sur les îles abritée par des criques et un sable clair qui donne toute latitude à la mer pour développer un vert émeraude, des vagues limpides. Des folies s’accrochent encore à la colline qui s’écroule vers la mer, avec leurs toits pointus, leurs fenêtres ouvertes sur l’horizon, leurs jardins qui abritent des plantes d’ailleurs.

L’air y sent la frite et l’essence.

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On peut essayer de tricher. De cadrer juste sur l’ouverture laissée par une barrière. Du haut, entre deux voitures, au-dessus de la masse monumentale bétonnée d’un palais des congrès aux faux airs de bunker, on peut peut-être dominer son sujet, faire croire aux algues fraîches, imaginer que les oiseaux marins ne viennent pas fouiller les poubelles.

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Mon 50mm et moi, nous le savons depuis longtemps. Il est possible de faire le point sur la nature – la seule chose que le regard accrochera, ce sont les éléments apportés par l’homme.
On a soigneusement tondu autour des arbres, les branches des pins ont été coupées pour ne pas gêner la vue du parking.
Barrières, lampadaires vue mer, granite rose modelé au laser.

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Il existe de grandioses laideurs, auxquelles on s’attache en toute conscience.

Pas celles-là. La répétition mesquine de leur existence n’apporte rien d’autre que cette vieille volonté de dompter la nature, ce dogme selon lequel rajouter des voies et des escaliers rend un espace civilisé.

Ceux qui descendent sur la plage ne voient que la mer. Ils recadreront leurs souvenirs en conséquence.

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J’ai laissé mes propres vieux souvenirs aux Sept Îles, sous bonne garde, de l’autre côté – toujours vers le large.

Et j’ai repris ma marche.

J’ai recommencé à marcher comme il y a des années.
Lorsqu’il n’y avait rien d’autre à faire à part emprunter n’importe quelle autre route que celle pavée de signes, de panneaux et de lumières.
Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne chose.
Mais cesser de bouger, c’est peut-être mourir.