Sieur Raison

houx

Il se tient toujours droit, sais-tu ? Cette âme-là est aussi inflexible que le bois du houx – elle en a aussi les piquants, les belles feuilles toujours vertes même au cœur de l’hiver, terminée par des pointes qui transpercent jusqu’au sang. Elle est à peine noueuse, et pousse tout droit dans son propre enchevêtrement ; de l’extérieur, sa masse imposante semble impénétrable. C’est là son plus clair message : n’approche pas.

A son pied, rien ne pousse. Le sol est propre et vierge ; à peine parsemé d’un peu de mousse et de lierre acide. Il aime à dire, pourtant, qu’il fait partie de la forêt, qu’il ne peut vivre seul ; mais à ses côtés la plupart des arbrisseaux prennent la tangente et poussent en diagonale, en tentant de s’échapper de son emprise. Les autres abandonnent, et dépérissent, privés de soleil, été comme hiver.

C’est une âme étrange. Fascinante, et brillante comme le vert lustré des feuilles de son emblème. La lumière jette sur ses branches des filets de lumière argentée, glaciale, et se laisse emprisonner dans la pénombre. Rien ne filtre, tout dépasse, et autour de cette silhouette massive l’air change de couleur.

La forêt des arbrisseaux que nous sommes ne le mérite pas ; il laisse promener sur nos échines dépouillées un regard ennuyé. Sa vision porte plus loin, par-delà nos membres décharnées, nos écorces abîmées, nos troncs soudés ; il a des envies d’ailleurs, et le serine à l’envi. Un ailleurs plus beau, plus glorieux, plus pur, où seuls ses semblables et ceux qui trouveraient grâce à ses yeux pourraient avoir l’immense honneur de bruisser ensemble.

Dans la forêt où il rumine son ennui, il étire son ombre longiligne à l’infini.

Si l’on regarde bien, pourtant, il est petit, trapu, un peu fouillis, ce buisson de houx ; il n’arrive que péniblement au pied des grands châtaigniers. Mais de là où il se juche, son regard ne porte que sur les plus petits que lui, et il se sent immense ; il se sent lui pousser des ailes, et des piques.

Il est beau pourtant, ce houx vernissé, figé par le gel, lustré par la lumière matinale ; même petit, même trapu, même fouillis, on se sentirait presque l’envie de l’aimer tel qu’il est, même s’il pique un peu. Mais il ne sert à rien de le lui dire, cela lui ferait trop de peine. Et puis, pourquoi nous croirait-il ?

Il a toujours raison.

En quête d’indices

20150222-moulin-4

Je me souviens des deux derniers hivers : l’un glacé, l’autre trempé, et le vent qui tempêtait chaque semaine un peu plus fort. J’avais prié longtemps pour le retour du printemps, dès les premiers jours de janvier. Et j’avais, comme de juste, grogné tout le printemps contre la jungle qui a un jour été un jardin.

J’ai décidé que 2015 serait mon année, et cette pensée dopée à la vitamine C et aux fruits secs rend curieusement cet hiver étrange bien plus agréable. Ou à défaut, tout à fait vivable. Et pouvoir ouvrir les fenêtres dès février, profiter du retour du soleil et commencer, déjà, à secouer les kilos de poussières accumulés dans les pièces inhabitées à la mauvaise saison… Je ne m’attendais pas à ce que l’hiver rende les armes aussi vite.

20150222-moulin-1

Bien sûr, il y aura les grandes marées de mars, les attaques tardives du gel, le mois d’avril chaotique, mais ce sera déjà différent. En attendant je traque le moindre indice des prémices du printemps dans le jardin trempé.

20150222-moulin-8

20150222-moulin-11

Le vieux rosier grimpe sagement et les perce-neige plantés au petit bonheur la chance il y a deux automnes survivent et se reproduisent.

20150222-moulin-5

20150222-moulin-21

Les hortensias que je n’ai toujours pas coupé me narguent et ceux que j’ai coupé… me narguent aussi, en agitant déjà des bourgeons honteusement trop développés pour la saison.

Et puis soudain…

20150222-moulin-13

Le camélia a décidé de prendre tout le monde de vitesse. Comme chaque année il explose, ravage le vert, pourfend le brun, s’expose, s’impose.

20150222-moulin-20

Il fait le beau ; ses fleurs pourrissent et fanent sous la pluie, mais qu’importe, il en fait d’autres, sans s’arrêter. Cette fleur un peu vieillotte, ce nom qu’il porte, revêt pour moi le caractère de l’urgence : c’est une plante qui a décidé de vivre dès que le soleil revient à peine, même s’il est trop bas dans le ciel, même s’il gèle encore, même si la rivière lui lèche les racines. Il s’agrippe et tient bon, et lâche des grappes de fleurs rouges éclatantes en plein vent. Il contre tous les mauvais arguments que j’avais pour ne pas l’aimer.

Il force sa chance. Et c’est une qualité que je compte bien lui emprunter.

20150222-moulin-6