A l’heure dite

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Alors, il faudra reprendre la route. Au point même où la conclusion s’est trompée de chemin, il faudra détricoter l’ensemble et resserrer autour de nous les mailles du filet qui nous encombre. Alors, après l’heure dite, serons-nous différents de la veille ?

Ces obligations qui nous soutiennent et nous encombrent, ces points d’ancrage qui jalonnent nos maigres existences, comment les supporter encore ? Et comment s’en passer ?

Je me suis tant abrutie de questions que les réponses ne m’importent plus. Je n’ai plus envie de laisser tomber les mots de ma bouche – ils seraient trop trompeurs, trop vite placés, plats et creux à la fois. Je ne peux qu’essayer d’écrire ce qui me passe par la tête. Un mélange de tristesse, de lassitude, de morne attente ; quelque chose entre le soulagement et la fatigue. Entre la tempête d’hier et le soleil radieux d’aujourd’hui.

Mais même ces mots-là, qui jamais ne m’ont fait défaut, n’arrivent plus à se donner une consistance.

Alors comme d’habitude mon corps lâche, et refuse d’avancer.

Je reste au bord du chemin à regarder ceux qui se soutiennent et s’encombrent, et surnagent de points d’ancrage en bouée de sauvetage.

Puisque je ne parle pas, puisque les mots me font défaut, puisque la langue s’effiloche et me laisse sans défense, ma peine tourbillonne sans pouvoir sortir, sans s’exprimer, sans exister.

Au point même où la conclusion devrait trouver ses points de suspension, je reste encore une fois au bord du chemin, à regarder tout ce que je manque, tous ceux qui me manquent.

 

Au mouroir de la république

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Octobre 2014. Dans un pays semi-civilisé où l’on su, un jour, faire une révolution pour obtenir des droits pour l’Homme, où l’on célèbre de grands penseurs et gens de lettres, en France donc – ne vous en déplaise – une petite fronde se prépare. Dans une Assemblée, un monsieur bien sous tous rapports que je ne nommerai pas pour ne pas lui faire de publicité, s’arroge le droit au nom de l’Académie française de persister à nommer une de ses pairs Mme Le Président. En appuyant avec bonheur sur cette formulation fleurant bon le paternalisme condescendant, il sait d’avance qu’il va pouvoir en toute impunité surfer sur le contexte nauséabond actuel et la fameuse polémique de la féminisation des noms. Et cela ne tarde pas : le pauvre enfant maltraité par sa condition même d’homme blanc face à des hordes de harpies vindicatives souhaitant la mort de la langue française est bientôt soutenu par tous ses petits amis du même bord – hommes biens sous tous rapports.

Des hommes biens. Surtout des hommes, à vrai dire – quelques femmes quand même pour faire bonne mesure, on en trouve toujours pour se sentir valorisées en légitimant les combats les plus stupides -, conservant un amour proche de l’adoration pour une langue française qu’ils assassinent au quotidien dans l’ensemble de leurs déclarations publiques, élevés dans le plus bel ensemble contre la tyrannie et l’oppression représentée par une femme, qui a fait l’erreur de rappeler un principe plusieurs fois inscrit dans les principes de la république.

On peut s’écharper longtemps sur l’histoire, l’Académie française ou les lois promulguées dans ce sens.

Mais il y a une chose que je ne peux pas vous accorder. La langue française est vivante. La production de littérature (plus ou moins réussie) le prouve. Notre langue française fait encore rêver, fait encore lire – transmet encore les pensées les plus nobles pour les plus écœurantes (rappelons que les libraires ont lynché, et je ne peux pas leur donner tort, le livre de Trierweiler, mais vendent ceux de Zemmour).

La parole est le vecteur essentiel de la pensée, son prolongement le plus intime ; l’écrit permet de faire perdurer ceci, d’en définir les contours, de partager l’essence de la parole. A ce titre, la langue doit pouvoir évoluer, changer, se modifier. Rien n’est gravé dans le marbre – et c’est pour cela que tous les ans, on prend le temps d’ajouter des mots dans le dictionnaire.

Une langue qui n’évolue pas, meurt. Une langue qui refuse d’évoluer est l’écho d’un appauvrissement certain de la pensée.

Et le sens de l’histoire, ce n’est pas de tout faire pour faire taire une femme, vice présidente de l’Assemblée Nationale – excusez du peu -, députée de Paris, une des rares politiques qui a travaillé dans le secteur privé au lieu de commencer une carrière politique de jeune loup dès l’enfance, en décrétant que quelqu’un d’autre sait mieux qu’elle quel est son titre. Et quelle est sa place.

Mais les vieux croûtons de la république s’entêtent et s’indignent.

Quel est l’avenir de notre démocratie face à des gens qui nous représentent si peu, et si mal ? Et semblent si contents d’eux et si soutenus par les médias qui n’écoutent qu’eux ?

Quel est l’avenir d’institutions dont on bafoue les règles au sein même des lieux où on les écrit et les discute ?

Comment croire que des gens fassent si peu cas de la moitié de l’humanité ?

Il n’est plus le temps de s’indigner, cela dit ; mais de prendre sa place. Et pour cela, d’utiliser les meilleures armes dont nous disposons : les mots. La langue. La littérature. La parole qui nous représente, et qui donne vie aux idées, fussent-elles un peu trop novatrices pour certains.

A vous, Mme la Présidente, et à toutes les autres, mes amitiés.