La majesté verte

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Il bruine sans cesse. Les terrains se gorgent d’eau petit à petit, les branches mortes s’éparpillent sur la pelouse ; les derniers vacanciers ont remis leurs cirés jaunes, et partent à l’assaut des étendues grises. J’ai même repéré les premières feuilles mortes, balayées par un souffle trompeur. Il ne fait plus bon sortir en tennis de toile. Et les chats ont commencé leur grande hibernation, le nez dans les couvertures polaires.

Il n’y a ni rouge ni jaune éclatant, pourtant – pas encore. Mais l’automne semble précoce, et s’installe sans sommation.

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Je pars humer l’odeur de l’humidité dans les sous-bois, traquer les champignons et inspecter les fougères. L’eau dégouline goutte après goutte et dessine des reliefs étranges sur les écorces, les arbres grimacent sous la brise ; de temps à autre une lumière lourde, jaunâtre, vient illuminer les pointes des feuilles ; il fait sombre dans les bois emmitouflés dans leur manteau de mousses.

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Les amanites explosent et l’été y laisse des plumes.

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Je sème des questions le long des chemins, et récolte l’odeur glaciale des embruns qui se moquent de ma petite personne.

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C’est une semaine à replonger dans les bouquins de voyage qui ont sillonné notre adolescence, à suivre les vols des mouettes du bout des doigts, à retrouver le goût de la pâtisserie et lécher les traces de chocolat sur nos joues.

A sortir errer dans la brume, se gaver des dernières mûres, en retrouver le goût dans les baisers volés à l’ombre des immenses châtaigniers.

Se laisser vivre, voir le soleil se lever dans le silence des matins humides, et s’endormir ensemble au milieu de la journée, harassés, repus.

Demain

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Ces journées-là, sous le signe de la fatigue, s’étirent sans heurts, d’un mouvement lent et imperceptible, et serpentent jusqu’à de meilleurs lendemains. C’est du moins ce que l’on espère, vautré dans la déconfiture, les mains dans le pot d’anti-dépresseurs. Des bonbons sur prescriptions, du thé amer pour faire glisser les illusions jusqu’à son estomac et rendre gorge aux projets avortés du jour. L’ennui dégouline sur les vitres sales. Demain, ce weekend, le mois prochain.

Demain, peut-être. Mon cœur tonne au rythme haché des incertitudes. La partition qu’il joue est si raturée que les notes disparaissent en une infinité de points cristallisés sur des lignes floues. J’écarquille les yeux mais je ne vois pas d’issue ; je clos les paupières et la danse infernale reprend, désaccordée et monotone.

Craquer ses vertèbres pour écouter son corps gémir – se sentir vivant quand l’architecture se grippe. J’oscille avec incertitude sur les terrains vaseux des marées basses de novembre. J’attends que le froid me gèle, interrompant la course grotesque de mes pensées incohérentes. J’espère la pluie et la tempête – que les éléments me giflent jusqu’à ce que la tête me tourne et me saoule. J’appelle la douleur de mes vœux, qu’elle m’occupe et me détourne de ma trajectoire maladive.

Au milieu de la baie des jours qui passent, j’attends la marée folle, le ronronnement du flux, la hargne des vagues qui s’écrasent, la douleur consciente, les yeux grands ouverts griffés par le sel et le vent.
Demain, peut-être…