Lucifugae

Sans glace, merci.

Samedi

12

avril 2014

1

commentaires

Pour le regard des autres

Jeté à la face du monde par , A retrouver parmi Humanités

Pour ceux qui épient, et ceux qui ne sont plus là, pour ceux qui y passent, et ceux qui se contentent de se souvenir. J’arrache et j’entasse, je creuse et je m’oublie ; chaque mouvement relance le cours malhonnête du temps et reprends la musique à l’envers, jusqu’à ce qu’elle s’arrête sur cet avant que je déterre.

20140406-18

Souvent j’oublie pour qui je m’abîme les mains et le dos ; je ne peux pas dire avec certitude pourquoi les matins où il fait beau, je sors avec empressement pour arracher, creuser, tailler, façonner. Avec cette angoisse nouée autour des épaules, serrée sur ma poitrine : le temps m’échappe.
Il s’écoule avec mépris, il ne nous laissera aucun répit.

Souvent j’oublie pour quoi je me lève, pourquoi je fais craquer mes genoux aussi fort quand je pourrais juste profiter du soleil, offrir mon visage au vent d’ouest.
La malhonnêteté me guette, tapie dans les fougères et les orties.
Souvent j’oublie que c’est autant pour moi que pour les autres.

Alors quand je regarde son portrait, le manque me donne soif de tout le temps qui s’écoule ; Je me souviens qu’il n’y a pas que le regard des autres. Il y a moi, aussi, parfois. Moi et le regard de ceux qui ne sont plus là.

Celle qui pousse si vaillamment dans ma poitrine, me serre et m’étouffe sous ses fleurs volubiles, c’est une meurtrière glycine.

Jeudi

3

avril 2014

0

commentaires

Face à face

Jeté à la face du monde par , A retrouver parmi Les détails

Rome 2010 - Tibre

Avant, il y avait Paris ; ces grises mines étalées en des monceaux de tartines, au petit déjeuner, dans lesquelles je m’émiettais tous les matins. Je m’en souviens un peu. Pas des visages, jamais – ma mémoire n’aime pas graver les traits, elles préfère les estomper et les enjoliver de brume – mais des histoires qu’ils ont pu m’inspirer. Chaque matin, pendant des années, j’ai grignoté tous les détails qui pouvaient passer sous mon nez et je m’en suis gavé jusqu’à faire éclater mes mains d’histoires inventées. J’en ai jeté certaines sur le papier ; j’en ai beaucoup oublié.

Ces histoires-là n’avaient pas d’importance en soi ; tous ces gens n’étaient que des supports, des prétextes. Mais il y a quelque chose qu’ils m’ont laissé, et dont je me souviens là maintenant, coincée dans un TGV à la moyenne d’âge élevée. Quelque chose qui a formé ma manière de voir les autres encore plus que les années à observer les humains en cachette. Le point de rupture.

Le détail. Ce qui rompt l’harmonie et porte préjudice au cliché que l’on avait photographié. La petite chose insolite que l’on avait pas remarqué, et qui soudain fait exploser tout ce que l’on aurait presque pu penser être une vérité. Le détail qui cloche ; le détail presque impoli, qui vient rider la surface de nos préjugés. Ce point de rupture-là, qui soudain fait déborder l’autre de l’image et fait miroiter de nouvelles facettes de sa supposée personnalité.

Dans ce TGV-là, il y a cet homme un peu âgé, à la barbe blanche soigneusement taillée, que j’imaginais presque dans la marine marchande ; j’ai souris en voyant son téléphone orange à clapet, celui que j’avais il y a 10 ans, en 1ère année de fac.
Et puis il a tendu son téléphone à sa femme, a sorti son iPhone 5, et une biographie de Steve Jobs.

L’autre est un rivage ; que l’on décide de l’aborder ou pas, il vaut mieux laisser un sondeur traîner à la proue.

UA-3381829-20