Choisir comme un adulte

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Chère amie,

J’ai un peu de peine aujourd’hui. Depuis quelques jours je ne cesse de penser à vous.

J’ai toujours pensé à vous depuis notre rencontre, bien sûr. Dès la première seconde, vous avez toujours eu la faveur de mon cœur. Et je me sens touchée aujourd’hui par votre histoire qui se répète à l’infini.

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Le choix. Le choix qui n’en est jamais un. La question qui n’attend pas de réponse. L’affirmative à qui l’on rajoute un point d’interrogation, pour le décorum. Les cases à cocher que l’on vide de leur substance.

Vous avez pour vous la beauté et l’intelligence. La grandeur de l’âme et la puissance des courants contraires. La rudesse de votre ton et la saveur de votre langue, comme une caresse. Les mots que vous soufflez résonnent encore dans tout mon être. Vous avez pour vous la sauvagerie et la barbarie, le raffinement de votre éducation et le goût salé de toutes les mers que vous embrassez.

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Vous voir ici ployer devant la cour des adultes, forcée de baisser le regard, infantilisée et si peu imprévisible, m’a brisé le cœur. Je n’ai pas reconnu en cette créature civilisée la fougue de la jeunesse qui ne vous a jamais quitté. Et j’ai vu dans vos yeux vides la pâleur des existence que nous menons.

Les choix que nous faisons, comme des adultes. La voie que nous empruntons parce qu’une autre ne serait pas raisonnable. Tous ces chemins de traverse que nous ne regardons jamais, toutes ces tangentes que l’on ne tracera jamais. Parce que certains nous ont convaincu qu’un autre modèle était impossible, que le monde s’effondrerait si nous franchissions la ligne. Toutes ces récompenses dans nos râteliers, qui nous laissent gentiment à mastiquer des pensées pré-digérées, bêtes à manger du foin.

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Vous étiez la belle sauvage, celle qui danse sous la lune, se baigne en hiver dans les vagues de la mer du nord, s’endort à la belle étoile. J’ai souvent pensé à vous. J’ai sûrement créé de toutes pièces le charme brutal de vos étreintes et la douceur des couleurs qui ravivaient votre teint. J’ai sûrement fantasmé la liberté que nous éprouvions, ainsi lovés dans votre beauté.

Aurons-nous rêvé notre vie, lorsqu’elle nous filera entre les doigts ?

Je n’ai ni ressentiment ni dégoût pour vous.

Juste un peu de peine. Comme un chagrin d’enfant, lorsqu’il est sans cesse trahi.

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Belle Écosse. Nos rêves peuvent-ils mourir de faim et de soif ?

Les yeux des autres

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J’ai survécu. Entêtée, cette petite phrase revient comme une vaguelette d’été, léchant le sable où je me suis échoué sans forces. Fuyante et câline à la fois, l’eau me berce, m’endort. Me noie dans son réconfort. J’ai survécu jusqu’ici, à mes nuits insensées, aux cauchemars qui se lovaient jusqu’à mes moments d’absence, aux angoisses incontrôlées qui broyaient mes poumons et mon cœur et qui me faisaient respirer douloureusement, à petites lampées. Je n’ai rien oublié mais les mains moites qui m’enserraient les chevilles ont lâché prise, et je ne me retourne plus sans cesse lorsqu’elles me frôlent.

Lorsque la terre a levé aux printemps les hordes de ses légionnaires verts, lorsque le ciel a déversé ses trombes d’eau et ses flots de soleil, j’ai lâché prise. Mes manches retroussées ne laissaient voir que des poignets entaillés ; je tombais sur mes genoux écorchés si souvent que me relever était un acte de tragédie – ou de foi. L’envie me tenaillait, mais l’espoir lui me filait entre les doigts. J’avais froid, et faim d’autre chose. D’ailleurs.

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Et puis avec le soleil, de nouveaux venus se sont échoués sur notre rivage. Deux par deux, un à un, ou en tas plus nombreux, refluant et revenant sans cesse, ils ont passé l’été à aborder notre côte, se trainer sur la plage, affronter la bruine, abreuver notre cave. Il en sortait dans tous les coins, comme de vaillants petits crabes décidés à rejoindre la mer.

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Nous nous en sommes gavés avec délectation. Ils nous ont fourni des forces, et des rires – un autre regard sur notre taudis magnifique. De l’espoir, des moqueries, et un peu d’indulgence. Ils nous obligé à prendre des pauses et à relever la tête pour regarder autour.

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Emportés par les grandes marées, ils ont filé désormais en laissant quelques pas sur le sable, vite effacés.

Pourtant l’air n’a plus la même consistance. A travers leurs yeux, notre regard a changé. Et si rien n’est encore sauvé, si les cauchemars ne sont jamais loin, ces souvenirs-là me laissent la liberté de respirer plus calmement, et de remettre la culpabilité à plus tard.

A dans quelques semaines, ou quelques mois, au cœur de l’hiver, peut-être.

Peut-être pas.

Après tout, la marée revient toujours.