L’autre

Il n’y a personne en face de moi dans ce TGV. Je vois mon reflet, le haut de mon visage dans la vitre qui se répète à l’infini, sans obstacle. Je vois flou.
J’ai pris mes aises, pieds nus, et j’ai semé sur l’étroite tablette l’essentiel de mes affaires ; un ordinateur, un portable, un expresso, le magazine du TGV. Un jus de fruit. Mais pas de miettes, pas encore.
J’ai envie de lancer quelque chose, un projet, mais la somme des mes emails en retard me rattrape, tandis que ma connexion 3G défaille. Je peste.

Mes cheveux ont pris un pli. Lisses à droite, ondulés à gauche. Évidemment. C’était déjà comme ça, il y a des années, et il y a fort à parier que cela continuera encore. Pourquoi les avoir séché, au lieu de les laisser libres et flous, faire ce qu’ils veulent ?

Parce que je vais ailleurs. Parce que j’ai mis des bijoux, une veste, parce que j’ai sorti mon attirail de travailleuse mobile. Parce que l’image que me renvoie la vitre en face n’est pas celle que je vois tous les jours, mais celle que j’ai désespérément tenté d’être, un temps – sans jamais vraiment y parvenir.

Si j’étais restée, peut-être serais-je une version plus aboutie de ce que j’ai tenté de projeter. Peut-être aurais-je ce pli un peu amer qui ne ride plus le coin de ma bouche. Je me sentirais plus à l’aise dans ces fringues plus serrées qu’à mon habitude – j’aurais sûrement enfilé une paire de chaussures à talons, aussi. J’aurais réussi à me maquiller correctement. J’aurais regardé le monde comme s’il m’appartenait, comme toujours – et surtout pas comme si j’en faisais partie.

Ces parenthèses-là sont étranges. Elles me ramènent à ce que j’avais toujours cru vouloir être, à ce que j’ai abandonné avant de trop le vouloir.

Je suis la fille aux cheveux fous, aux t-shirts informes, qui ne se maquille plus parce qu’elle n’a plus besoin de masque. Je suis celle qui a décidé d’avoir toujours 15 ans, celle qui ne se prive plus de rire, celle qui a retrouvé le goût de lire à l’ombre des arbres, l’été, plutôt que d’étouffer en terrasse en plissant le nez sur l’amertume d’une boisson d’adulte.

Pendant 24h, j’endosse les habits de celle que j’aurais pu être, je reprends mes quelques années supplémentaires, et je vais arpenter un monde dont je ne veux plus.

C’est une sensation étrange et perturbante, d’être étrangère à une autre facette de soi-même.

Quelle angoisse ?

J’avais dit, l’année dernière, quelque chose comme « au printemps prochain, peut-être »… J’avais cherché ; j’avais parfois trouvé des pistes intéressantes. Et puis à chaque fois quelque chose clochait – ou ma raison, lancinante, se rappelait à moi. Cette fois elle a appris à se taire.

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Feat. Viinz, l’ami des bois boueux.

Pour une raison ou pour une autre, c’est cette bestiole, trouvée alors que je ne cherchais plus vraiment, qui s’est imposée à moi. Avec sa tête de mule, ses pieds qui écrasent les miens, et sa vilaine habitude de vouloir mâcher tout ce qui passe sous son nez. Avec ses yeux doux, parfois nostalgiques, sa robe isabelle pleine d’épis et son ventre rond comme un tonneau. Avec sa bouille qui remporte tous les suffrages, et ses sabots sensibles aux cailloux.

Il y a un mois nous le laissions, sous l’orage et la pluie battante, prendre possession de son nouveau territoire. Depuis nous faisons connaissance – avec les chemins, les autres animaux des bois alentours, nos chats, la biquette, avec sa nouvelle cavalière imprécise et agitée parfois, qu’il semble pourtant excuser.

C’est un faux trouillard. Il a peur lorsqu’il le veut bien, d’un chien qui aboit quand les drapeaux qui claquent au vent l’indiffèrent. Mais il sort seul désormais, tranquillement, en économisant son souffle de poney en surcharge pondérale.

Depuis un mois il m’occupe l’esprit et les mains.

Depuis un mois je respire normalement. Je n’ai plus ces montées d’angoisse soudaines qui me tenaillaient pendant des heures et me laissaient épuisée, la poitrine en miette, respirant précautionneusement pour éviter d’avoir trop mal.

Je m’en suis rendue compte l’autre jour, quand une pointe soudain est revenue – une broutille, des voix qui portent.

Un mois à me faire balancer dans les ronces, à me faire écraser les pieds, mâchonner les épaules, tordre les genoux.
Un mois à respirer normalement.

Un cadeau fait à moi-même.
Et probablement à ceux qui m’entourent.