Silence

Roma-12

Les mots se heurtent et ricochent, au jour le jour.

Ici, ils se posent toujours différemment. En équilibre précaire sur une branche gelée, presque toujours en noir et blanc. Une vague forme pâle dans un miroir déformant.

J’écris toujours ainsi, ici. A chaque fois que l’envie m’en prend c’est tout mon univers qui se calme ; je ne regarde pas les mains qui tapent sur mon clavier, et pourtant, tout mon champ de vision se rétrécit jusqu’à cette feuille blanche que je veux raturer de noir. Le plus possible. Tout s’apaise. Tout trouve une limite, un délicieux carcan ; tout cesse de tourner, et le silence s’installe.

Je ne pense plus ; les dizaines de choses à faire gouttent le long de ma tête, comme une pluie bienfaisante, et vont s’écouler ailleurs. Elles se reformeront plus tard, gelant et grandissant comme d’immenses couteux de glace, mais à cet instant, il n’y a rien d’autre que ça – que le rythme constant des touches qui se posent et le silence qui dompte ma frénésie intérieure.

C’est pour cela que cet espace perdure, sans objectif ni conscience. Pour cette petite frange de sécurité, ce calme lourd et pesant qui m’envahit quelques secondes, quand je n’ai plus le choix, quand ma parole s’effrite parce que le silence la boit, quand je n’ai plus à réfléchir ni à choisir. Ces mots-là savent toujours mieux que moi, et je ne sais jamais quel est leur but, quelle est leur ambition, quel est leur intérêt, quelle est leur limite. S’ils vont me caresser ou me faire honte. Ce n’est qu’une musique, une boite toute simple sans compartiment secret où je pourrais me lover quelques minutes, comme un objet inerte.

Ailleurs, mes mots s’effritent. Ils se bousculent et se blessent sans cesse, dans un galop dangereux et vain, comme une bête stupide qui ne réagit qu’à l’instinct. Je ne sais pas les contenir. Un fleuve boueux et verbeux me sert d’écritoire ; la laideur de ma langue écrite à la va-vite ou roulée sur le bout de ma langue me laisse un goût amer. Ma pensée se noie dans l’instant, dans la réponse que l’on fait sans réfléchir, simplement pour exister, se donner une contenance.

Plus j’avance sur le fil de ma propre histoire, plus je me rends compte qu’un jour, ma langue s’est divisée et serpente entre des personnages contraires.

Ne me faites pas dire ce que je n’ai jamais pensé : nous sommes tous tout, et nos contraires. L’homme serein sait les douleurs qu’il s’inflige lorsqu’il voile pudiquement les miroirs. Et certains regards noirs distillent plus de désir et de chaleur que n’importe quels yeux bleu azur. Rien n’est pur, rien n’est vraiment lisse. J’aime sentir sur ma peau ces murs que nous érigeons sans cesse, ces murs de pierre qui râpent et marquent la main qui essaye de les repousser. Scruter l’écorce et compter les années imprimées dans la chair. Dompter les épines et atteindre enfin ce qui fait le deuxième visage de l’autre, celui qu’il ne voulait pas montrer, ni à nous ni à personne.

Alors le chaos de la lutte s’apaise ; il n’y a plus rien à protéger. Il n’y a plus qu’à accepter la nudité imparfaite, la sentence silencieuse.

Là réside la beauté de l’être et du verbe.

Et les portes tanguent

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J’ai été mise à la porte. Pourquoi, comment, par qui – rien de tout cela n’est essentiel. Ce qui m’emporte, ce sont les vertiges quand je mets un pas devant l’autre, dans ce couloir minuscule. Dans ce boyau qui craque et résonne, où je m’écorche les doigts en suivant le fil du bois. Mes mains rayent le parquet au mur, et sous mes pieds, le plafond s’affaisse au fur et à mesure. Au bout du couloir, une porte – une poignée ronde, lisse, travaillée, grotesque et civilisée, qui claque et se coince, que je ne parviens pas à tourner.

Le bois craque toujours, l’air devient humide. La poignée cède. Des marches s’amoncellent dans le même décor et s’écroulent dans un nouveau couloir. Un angle droit écrase la lumière et elle se cogne, se laisse absorber par l’ombre nichée là. J’avance encore – j’avance toujours. Il n’y a jamais assez d’espace pour faire demi-tour, jamais assez de lumière pour adoucir l’air.
Le plafond gondole, je laisse mes ongles griffer le bois, les échardes s’enfoncer dans mes doigts. L’eau salée qui goutte d’en haut efface les pointillés de sang qui auraient pu me ramener chez moi.
Je suis sous le niveau de la mer, je marche comme on s’endort. J’ouvre de nouvelles portes, je descends et je remonte. Je sèche et je me trempe. L’eau ralentit ma marche lente.

Je ne cours plus dans mes rêves. J’avance, sans réfléchir, je laisse mes pas me porter. Je ne me débats plus. Il n’y a plus d’exil à organiser, plus de personnages dans mes mirages, plus de liberté à arracher.

Je passe mes nuits à marcher en silence, dans des couloirs qui n’en finissent pas, dans des labyrinthes entre deux eaux sur une mer qui me berce. Le sel transperce ma peau, menace de me faire disparaitre. La nuit dans l’eau glacée se résume à ces absences ponctuées par les grincements lourds des structures qui agonisent.

A chaque pas une porte claque. A chaque pas la torpeur gagne mon corps lourd de peines et d’angoisses. A chaque pas je m’efface.