Horizon bouché

Hier n’était pas une très bonne journée. La bruine engloutissait avec obstination les contours de la ville et je tournais en rond avec mes envies d’ailleurs. Puisque mes poings étaient liés, j’ai fait confiance à mes pieds et je les ai laissé marcher en direction du rivage. Parce que la mer demande tout et offre l’absolu en échange, et parce que là-bas, la bruine butait sur les îles qui effilochaient le gris avec patience.

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J’ai laissé le gris me tremper jusqu’aux yeux, pour voir enfin en face les couleurs de cette côte que je hais avec conscience.

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C’est une plage magnifique. Une vue sur les îles abritée par des criques et un sable clair qui donne toute latitude à la mer pour développer un vert émeraude, des vagues limpides. Des folies s’accrochent encore à la colline qui s’écroule vers la mer, avec leurs toits pointus, leurs fenêtres ouvertes sur l’horizon, leurs jardins qui abritent des plantes d’ailleurs.

L’air y sent la frite et l’essence.

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On peut essayer de tricher. De cadrer juste sur l’ouverture laissée par une barrière. Du haut, entre deux voitures, au-dessus de la masse monumentale bétonnée d’un palais des congrès aux faux airs de bunker, on peut peut-être dominer son sujet, faire croire aux algues fraîches, imaginer que les oiseaux marins ne viennent pas fouiller les poubelles.

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Mon 50mm et moi, nous le savons depuis longtemps. Il est possible de faire le point sur la nature – la seule chose que le regard accrochera, ce sont les éléments apportés par l’homme.
On a soigneusement tondu autour des arbres, les branches des pins ont été coupées pour ne pas gêner la vue du parking.
Barrières, lampadaires vue mer, granite rose modelé au laser.

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Il existe de grandioses laideurs, auxquelles on s’attache en toute conscience.

Pas celles-là. La répétition mesquine de leur existence n’apporte rien d’autre que cette vieille volonté de dompter la nature, ce dogme selon lequel rajouter des voies et des escaliers rend un espace civilisé.

Ceux qui descendent sur la plage ne voient que la mer. Ils recadreront leurs souvenirs en conséquence.

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J’ai laissé mes propres vieux souvenirs aux Sept Îles, sous bonne garde, de l’autre côté – toujours vers le large.

Et j’ai repris ma marche.

J’ai recommencé à marcher comme il y a des années.
Lorsqu’il n’y avait rien d’autre à faire à part emprunter n’importe quelle autre route que celle pavée de signes, de panneaux et de lumières.
Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne chose.
Mais cesser de bouger, c’est peut-être mourir.

 

A l’heure dite

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Alors, il faudra reprendre la route. Au point même où la conclusion s’est trompée de chemin, il faudra détricoter l’ensemble et resserrer autour de nous les mailles du filet qui nous encombre. Alors, après l’heure dite, serons-nous différents de la veille ?

Ces obligations qui nous soutiennent et nous encombrent, ces points d’ancrage qui jalonnent nos maigres existences, comment les supporter encore ? Et comment s’en passer ?

Je me suis tant abrutie de questions que les réponses ne m’importent plus. Je n’ai plus envie de laisser tomber les mots de ma bouche – ils seraient trop trompeurs, trop vite placés, plats et creux à la fois. Je ne peux qu’essayer d’écrire ce qui me passe par la tête. Un mélange de tristesse, de lassitude, de morne attente ; quelque chose entre le soulagement et la fatigue. Entre la tempête d’hier et le soleil radieux d’aujourd’hui.

Mais même ces mots-là, qui jamais ne m’ont fait défaut, n’arrivent plus à se donner une consistance.

Alors comme d’habitude mon corps lâche, et refuse d’avancer.

Je reste au bord du chemin à regarder ceux qui se soutiennent et s’encombrent, et surnagent de points d’ancrage en bouée de sauvetage.

Puisque je ne parle pas, puisque les mots me font défaut, puisque la langue s’effiloche et me laisse sans défense, ma peine tourbillonne sans pouvoir sortir, sans s’exprimer, sans exister.

Au point même où la conclusion devrait trouver ses points de suspension, je reste encore une fois au bord du chemin, à regarder tout ce que je manque, tous ceux qui me manquent.